Ève Lomé

Journal extime

La convenientia

Sont « convenantes » les choses qui, approchant l’une de l’autre, viennent à se jouxter ; elles se touchent du bord, leurs franges se mêlent, l’extrémité de l’une désigne le début de l’autre. Par là, le mouvement se communique, les influences et les passions, les propriétés aussi. De sorte qu’en cette charnière des choses une ressemblance apparaît. Double dès qu’on essaie de la démêler : ressemblance du lieu, du site où la nature a placé les deux choses, dont similitude des propriétés ; car en ce contenant naturel qu’est le monde, le voisinage n’est pas une relation extérieure entre les choses, mais le signe d’une parenté au moins obscure. Et puis de ce contact naissent par échange de nouvelles ressemblances ; un régime commun s’impose ; à la similitude comme raison sourde du voisinage, se superpose une ressemblance qui est l’effet visible de la proximité. [...]
Dans la vaste syntaxe du monde, les êtres différents s’ajustent les uns aux autres.
[...] La ressemblance impose des voisinages qui assurent à leur tour des ressemblances. Le lieu et la similitude s’enchevêtrent.
[...]
La convenientia est une ressemblance liée à l’espace dans la forme du « proche en proche ». Elle est de l’ordre de la conjonction et de l’ajustement. C’est pourquoi elle appartient moins aux choses elles -mêmes qu’au monde dans lequel elles se trouvent. Le monde c’est la « convenance » universelle des choses. [...] Ainsi par l’enchaînement de la ressemblance et de l’espace, par la force de cette convenance qui avoisine le semblable et assimile les proches, le monde forme chaîne avec lui-même. En chaque point de contact commence et finit un anneau qui ressemble au suivant ; et de cercles en cercles les similitudes se poursuivent retenant les extrêmes dans leur distance.
Michel Foucault, Les mots et les choses, II, I

Publié le 21 février 2017

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