Ève Lomé

Journal extime

Doctrine du quiproquo

Les similitudes, Bacon ne les dissipe pas par l’évidence et ses règles. Il les montre qui scintillent devant les yeux, s’évanouissent quand on approche, mais se recomposent à l’instant, un peu plus loin. Ce sont des idoles. Les idoles de la caverne et celles du théâtre nous font croire que les choses ressemblent à ce que nous avons appris et aux théories que nous nous sommes formées ; d’autres idoles nous font croire que les choses se ressemblent entre elles. « L’esprit humain est naturellement porté à supposer dans les choses plus d’ordre et de ressemblance qu’il n’y en trouve ; et tandis que la nature est pleine d’exceptions et de différences, l’esprit voit partout harmonie, accord et similitude. De là cette fiction que tous les corps célestes décrivent en se mouvant des cercles parfaits » : telles sont les idoles de la tribu, fictions spontanées de l’esprit. Auxquelles s’ajoutent et parfois causes - les confusions du langage : un seul et même nom s’applique indifféremment à des choses qui ne sont pas de même nature. Ce sont les idoles du forum. Seule la prudence de l’esprit peut les dissiper, s’il renonce à sa hâte et à sa légèreté naturelle pour devenir « pénétrant » et percevoir enfin les différences propres à la nature. [...]
L’activité de l’esprit ne consiste plus à rapprocher les choses entre elles, à partir en quête de tout ce qui peut déceler en elles comme une parenté, une attirance, ou une nature secrètement partagée, mais au contraire à discerner : c’est à dire à établir les identités, puis la nécessité du passage à tous les degrés qui s’en éloignent. En ce sens, le discernement impose à la comparaison la recherche première et fondamentale de la différence. [...] Connaître c’est discerner.
Michel Foucault, Les mots et les choses, 3,2
Francis Bacon, Novum organum

Publié le 22 avril 2017

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